Et si la formation juridique, c’était avant tout de l’amour et du fun ?


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Temps de lecture estimé : 8 min

J’ai eu envie de partager sur le blog un article que j’avais rédigé sur Linkedin en début d’année 2020. Une réflexion sur mon métier de formatrice.

J’ai trouvé l’exercice vraiment utile et enrichissant. Je te le recommande vivement. Il m’a permis d’aller explorer encore plus en profondeur le “pourquoi je fais ce que je fais “. Ce dont je te parlais dans mon article sur les questions-vérités face auxquelles tu te retrouves quand tu entreprends quelque chose.

C’est un questionnement, un processus, plus qu’une réponse définitive. N’hésite pas à laisser un commentaire si ça t’inspire 😉


« A quoi je sers ? »

Voilà la question qui est sans cesse dans ma tête quand je donne une formation.

Ça peut être perturbant et être source de beaucoup de remises en question, c’est vrai.

Surtout quand on intervient seulement quelques heures, pour présenter les questions tellement complexes et fondamentales de l’environnement juridique de la musique.

Mais finalement, trouver la réponse à cette question et comprendre le véritable enjeu de la formation, m’a permis de mesurer combien j’aimais mon métier de formatrice.

Et combien il était utile, pour accompagner les transformations actuelles de l’économie de la musique.

Le véritable ENJEU de la formation : 7h de cours VS. 2min sur Google

Délivrer du contenu est devenu inutile

On le sait très bien que « tout est à porté de clics » aujourd’hui.

Mais ça n’est pas parce qu’on le sait, qu’on arrive à adapter nos habitudes dans la transmission et la pédagogie.

C’est normal aussi.

Pendant des millénaires, les humains ont vécu en se partageant oralement des informations, des connaissances, des règles, des principes, des histoires, des secrets…

Mais voilà qu’aujourd’hui, Wikipédia ou Google s’en charge à notre place.

TOUTES les informations qui nous traversent l’esprit, des plus sordides aux plus extravagantes, se trouvent sur Internet. TOUTES, et même plus.

Purée, l’angoisse pour un enseignant.

J’enseigne quoi maintenant ?

J’ai fait un test. Une recherche sur Internet : « durée droits d’auteur ».

Je me suis chronométrée. J’inclus même le temps d’ouverture du moteur de recherche.

35,66 secondes pour obtenir ma réponse.

C’est-à-dire que pendant mon cours, je n’ai même pas le temps de terminer ma phrase, que les étudiants ont déjà la réponse.

D’ailleurs, à chaque fois que je me demande quelle est la date exacte de création de la Sacem par exemple, il y a toujours un étudiant qui a mis 35,66 secondes pour me donner la réponse.

Mince. Vraiment, à quoi je sers ?

C’est là que j’ai compris.

J’ai compris que mon objectif, en tant que formatrice, n’est PAS que les étudiants sortent de mon cours en connaissant la durée des droits d’auteur ou la date de telle ou telle loi.

Oui, je l’avoue.

Ça peut être surprenant mais je ne cite quasiment jamais de dates, d’articles du code ou de chiffres dans mes cours.

En vérité, je ne veux pas que le réflexe des étudiants – et futurs professionnels de la musique -, en entendant parler de la durée des droits d’auteur, soit de se demander « C’est combien ? Quelle durée ? ».

Mon objectif est qu’ils aient le réflexe de (se) demander :

« POURQUOI »

« Tiens ?… Mais POURQUOI donc une durée…? ».

Elle est là la vraie question.

Et pour moi, l’enjeu de ma mission est là.

Libérer le questionnement.

Libérer le « pourquoi », si cher aux enfants…

Libérer le questionnement est devenu LE vrai enjeu

Dans mon exemple sur la durée des droits d’auteur, une fois que les étudiants se sont posés la question du « pourquoi », le « combien » est juste un détail qu’il est facile de mémoriser.

Parce que désormais cette information est contextualisée.

Elle a un sens : philosophique, historique, économique, juridique.

La question du « Pourquoi donc limiter la durée d’un droit de propriété ? » amène les étudiants au cœur du système des droits d’auteur, au cœur de l’histoire de France, de l’histoire de la professionnalisation des artistes, elle éclaire les enjeux technologiques et économiques actuels, la naissance d’Internet, les débats sur la gratuité, etc.

Intégrée à une histoire, l’information devient vivante et plus facile à mémoriser.

Donc, bien sûr que je délivre du contenu et que je donne des réponses.

Évidemment qu’à la fin de la journée, tous les étudiants connaissent la durée des droits d’auteur en France.

Mais ce n’est pas l’enjeu de mes interventions, ni mon rôle.

Ce n’est pas pour ça que je m’investis.

Le cœur de mon travail est de libérer les questions et la parole.

De faire en sorte que chaque étudiante, chaque étudiant OSE poser des questions, ose SE poser des questions. Ose exprimer son sens critique. Fasse confiance à son bon sens.

Qu’il et elle apprenne à remettre en question les choses établies, même depuis des siècles, pas forcément pour les détruire, mais pour les questionner.

Il ne s’agit pas toujours de juger, opposer, condamner et démolir.

Mais de comprendre le système, l’accepter et le faire évoluer quand c’est nécessaire.

Parce que c’est à ce stade-là que se trouve aujourd’hui l’industrie de la musique à mon sens. (Et… oserais-je dire… là où en est l’humanité ?)

La crise du disque a frappé de plein fouet l’économie de la musique il y a des années, et c’était une chance. Elle a montré les limites des modèles économiques et mentaux qui étaient en œuvre depuis des décennies.

Pour pouvoir s’adapter au siècle à venir, et si possible profiter des erreurs du passé pour ne pas les commettre à nouveau, il va falloir chercher à se poser de NOUVELLES QUESTIONS.

Pour pouvoir apporter de NOUVELLES RÉPONSES.

Si on apporte des réponses en se posant les mêmes questions qu’en 1946 ou 1982, ça risque d’être problématique…

Voilà l’enjeu aujourd’hui selon moi.

Mais comment faire pour susciter suffisamment d’ouverture et de curiosité pour que les élèves aient envie et osent poser des questions ?

Comment arrêter de considérer les étudiants comme des zombies passifs à qui on lance des cacahuètes de connaissances ?

Comment en faire des ACTEURS de leur apprentissage ?

Des professionnels impliqués dans les mutations actuelles et à venir de l’économie de la musique ?

Aimer – Avoir Envie – Se Sentir Capable. What else ?

On ne s’intéresse qu’à ce qu’on aime

J’ai compris que ça ne servait strictement à rien de s’acharner à délivrer du contenu si on n’avait pas en face de soi des personnes réceptives.

Et « réceptives » ça veut dire « ouvertes ».

Et à quel moment est-ce qu’on est le plus ouvert ?

C’est quand on aime quelque chose.

On ne peut pas s’intéresser à quelque chose qu’on n’aime pas.

En tant que formatrice dans une matière qui fait horreur a beaucoup de gens, j’ai été vite confrontée à cette évidence.

Pourtant les étudiants et participants aux formations professionnelles, le savent bien que les cours sur l’environnement juridique sont très importants ; qu’ils vont devoir s’y intéresser ; qu’il faut qu’ils apprennent à protéger leurs droits ; que c’est obligatoire dans le développement professionnel d’un artiste, d’un manager, d’un label.

OK. C’est déjà pas mal qu’on n’ait pas à les convaincre de l’intérêt de notre intervention !

Malgré tout, ça reste une contrainte et une obligation. Il n’y a aucun enthousiasme ni aucune joie à l’idée d’avoir un cours sur l’environnement juridique de la musique.

Et pourquoi ce manque d’entrain alors que pour la plupart d’entre eux ils n’ont jamais eu de cours de droit de leur vie ??

Parce qu’ils en ont une mauvaise image.

Le Droit ? C’est “oohhh pfff”, monotone, trop chiant, pas drôle, compliqué, lointain, théorique, anxiogène, des textes à apprendre par coeur, “pas pour moi”, déprimant, trop sérieux, stressant, trop carré…

Dans ces conditions, comment croire qu’après 7 heures assis sur une chaise, ils vont avoir tout compris et tout retenu du système juridique, tellement complexe, de la musique ?

Et quelle attitude auront-ils par la suite quand ils vont être confrontés à des problématiques juridiques lors de leur carrière professionnelle ?

Tu m’étonnes que tu peux avoir envie de prendre un entonnoir et de les gaver d’informations pour que ça rentre.

Sauf qu’on veut pas fabriquer du foie gras.

On veut permettre aux futurs professionnels de la musique d’être responsables, confiants et autonomes pour créer les modèles de la nouvelle économie de la musique …

Je crois donc que la seule manière d’avoir des étudiants qui s’intéressent aux enjeux juridiques et économiques de la musique, est de leur offrir le goût et l’envie de s’intéresser à ces questions par eux-mêmes… donc, de leur faire aimer le droit.

Changer de regard : le Droit pour tous !

Je crois qu’une des façon de faire aimer le droit, c’est de faire comprendre l’intelligence du système et la beauté des mécanismes juridiques.

Voilà mon véritable défi personnel.

Ma réussite, c’est quand, un jour, une étudiante m’a dit en regardant le tableau « Waou mais c’est trop beau en fait ce système ! ».

Là. J’ai eu la chair de poule. J’étais émue.

Et j’ai compris un truc.

J’ai compris que j’avais obtenu ce qui est en fait le plus important pour moi : UNE TRANSFORMATION DU REGARD.

Ça y est, à partir de ce jour-là, pour cette étudiante, le Droit n’est plus de la bouillie intellectuelle réservée à quelques experts en costume cravate.

Le Droit est devenu : beau, utile, amusant, plein de bon sens, un allié, une protection, un moyen de s’enrichir, une présence du quotidien, un système vivant, qu’il faut comprendre, respecter, faire évoluer.

Naturellement, elle n’aura plus peur.

Elle n’aura plus d’appréhension quand on lui parlera de « questions juridiques ». Elle saura qu’elle en mesure de comprendre désormais. Donc elle osera poser des questions plus facilement quand elle ne saura pas quelque chose. Elle se sentira capable d’aller chercher des informations, de lire un contrat, de demander de l’aide à un avocat ou à un expert.

Oui, parce que pour demander de l’aide, il ne suffit pas de “ne pas savoir”.

On l’a certainement tous déjà expérimenté. Oui question d’égo, c’est vrai. Mais aussi question de confiance en sa capacité à décrypter les informations qu’on va nous donner. Question aussi de confiance en l’autre : Si je n’y comprends rien, comment je sais si je peux faire confiance à cet expert, cet avocat ?

Donc si je sais que je suis en mesure de comprendre, je vais plus facilement demander à me faire accompagner.

Enfin, derrière les mots qui lui paraissaient flous et compliqués, cette étudiante verra désormais apparaître les enjeux économiques, sociétaux, philosophiques, humains qui se cachent derrière une question juridique.

Parce qu’elle aura fait un pas de côté et aura changé de perspective.

Et à l’heure de la transformation de l’économie et de l’industrie de la musique, je crois qu’il est important que TOUS les professionnels de la musique, quelque soit leur poste, leur métier, leur spécialité, pas seulement les juristes et administrateurs, prennent conscience de ces enjeux.


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